MA LECTURE (Chronique Express)

AES, la souveraineté en paravent de l’impunité

Il y a des décisions politiques qui se veulent des coups d’éclat, mais qui résonnent comme des aveux. Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cour pénale internationale appartient à cette catégorie. Au nom d’une souveraineté brandie comme étendard, les régimes militaires du Sahel ont claqué la porte d’une juridiction jugée « partiale » et « néocoloniale ». Soit! Mais derrière le discours offensif se cache une inquiétante réalité portant sur le recul de la protection des populations face aux abus de leurs propres dirigeants.

En effet, les arguments avancés ne sont pas nouveaux. Oui, la CPI a parfois donné le sentiment d’un tribunal à géométrie variable, prompte à s’intéresser au continent africain, moins pressée lorsqu’il s’agit de puissances militaires occidentales. Mais l’imperfection d’une institution n’abolit pas sa nécessité. La justice internationale est par définition un pis-aller, une soupape quand les mécanismes nationaux sont défaillants. Or, au Sahel, qui peut sérieusement prétendre que la justice interne a les moyens, voire la volonté de connaître des crimes de guerre, des massacres de civils, des disparitions forcées ?

En rompant avec la CPI, les juntes de Bamako, Ouagadougou et Niamey ne libèrent pas leurs peuples. Elles se libèrent, elles, d’un regard extérieur susceptible de les rappeler à l’ordre. Elles offrent aux bourreaux de demain un espace élargi d’impunité. Les victimes, elles, se retrouvent orphelines d’un recours, privées de la perspective, même lointaine, d’un procès équitable au-delà des frontières nationales.

La souveraineté, dit-on, est un droit imprescriptible. Mais elle ne saurait être un bouclier contre la responsabilité. Gouverner, même en treillis, doit être compris à la lumière de la nécessité de rendre des comptes. S’affranchir de la justice internationale, c’est envoyer un signal clair qui se résumerait à confirmer qu’au Sahel, désormais, le juge sera le soldat, et le tribunal, le champ de bataille.

La vraie question, au fond, n’est pas de savoir si la CPI est parfaite. Elle est de savoir qui, demain, défendra les innocents quand l’État se fera bourreau. En se retirant, les pays de l’AES n’écrivent-ils pas une page sombre, d’un isolement volontaire où l’impunité risque d’avoir le dernier mot? Qu’en sera t’il alors de la dignité retrouvée sans un dispositif quoique controversé de contrôle et de justice au-delà des frontières nationales ?

✍️Fidèle Sèna VODOUNON

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